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Plaidoyer pour une vieillesse absente : Les femmes immigrées

Omar Samaoli

J’aimerais introduire ce texte par quelques signes d’espérance entraperçus ou constatés sur le terrain et qui sont la preuve que cette question de la retraite et du vieillir de bon nombre d’immigrés loin du pays d’origine ne laisse plus indifférents. Il est à rappeler aussi, sans cesse et sans relâche que c’est à l’articulation du droit et de la solidarité que des réponses doivent être apportées aux difficultés de la vie que rencontrent ces vieillards qui se sont invités pour vivre leurs vieux jours dans l’hexagone.

Cette situation, à la regarder de plus près est tout autant une « prise de risque » comme l’ont été les moments inauguraux de l’émigration. Elle est pleine d’incertitudes et surtout pleine d’inquiétudes sur comment va continuer la vie, comment gérer toutes ces transformations qui ont affecté la vie sociale, familiale et qui opèrent comme autant de ruptures successives rendant le retour définitif au pays d’origine de plus en plus improbable.

Les contours de la question de la vieillesse des immigrés se dessinent de plus en plus. Ils s’inscrivent globalement dans des préoccupations liées à l’avance en âge, dans les besoins de personnes devenues vulnérables ou fragiles, dans la mise en place de dispositifs préventifs sociaux et sanitaires et enfin dans la lutte contre les risques d’exclusion sociale. Ce qui est assez surprenant cependant c’est la polarisation de cet intérêt sur la seule situation des hommes vieillissants, reproduisant ainsi le lien entre l’immigration de travail et la présence sélective des seuls hommes immigrés.

C’est pourquoi aussi mon propos est également un constat d’impuissance, une sorte de ” mea culpa ” devant une réalité humaine, celles des femmes immigrées âgées et même très âgées pour certaines, dont nous présentions (présentons toujours) les difficultés mais qui nous échappe dans ses profondeurs pour différentes raisons que nous soulevons ici:

Une réalité qui échappe :

Le sujet n’est pas mobilisateur parce qu’il éloigne de l’entendement convenu de ce qu’est un immigré et à plus forte raison un immigré au travail et issu de l’immigration de travail. Souvenons-nous, il n’y pas si longtemps encore toutes les recherches sur le vieillissement des immigrés de manière générale paraissaient incongrues parce qu’elles rompaient avec les standards de l’immigration ” à problèmes ou uniquement comme problèmes” posés au pays d’accueil dans sa gestion ou sa régulation.

– Le confinement des femmes dans la sphère domestique, faisait de ces dernières ” des sujets captifs ou des prisonnières ” dans la sphère familiale et par conséquent, elles étaient difficilement abordables.

– Les lois de l’immigration et sur l’immigration elles-mêmes ont maintenu pendant très longtemps les femmes sous la tutelle de leur époux ” leur bienfaiteur ” à qui elles devaient être extrêmement redevables et jusque dans leur existence administrative en France.

– L’empathie qui s’est développée à juste raison sur la situation souvent catastrophique des hommes seuls, n’a jamais laissé de place pour poser la question du vieillissement non plus comme un épiphénomène, marginal ne concernant que quelques vieux messieurs perdus dans le labyrinthe d’une mauvaise insertion urbaine ou une insertion à tout le moins problématique mais en tant que situation sociale et familiale, de gens ordinaires ne relevant d’aucune exception sociale, urbaine ni même sanitaire.

– L’approche des femmes et des réalités des femmes auraient grandement tirées profit d’une mobilisation de chercheuses et d’enquêtrices de terrains femmes aussi. J’ai souvent signalé les limites, les contraintes sous – jacentes et les choses qui ne seront jamais dites à un homme dans mes rencontres avec des femmes et à plus forte raison celles de ces générations pionnières. Si des années durant j’ai toujours pu prendre appui et compter sur la mobilisation d’une proximité culturelle pour accéder aux aspirations et attentes de tous les vieux immigrés que j’ai pu rencontrer, cette même proximité opère dans la situation des femmes âgées comme un frein, qui fixe les limites à ce qui est permis de solliciter à travers leur parole, à ce qui est convenable de dire ou de donner à voir.

– Enfin on peut aussi s’interroger à juste titre pour savoir si les efforts et les engagements visibles en direction des femmes immigrées englobent les pionnières, les plus âgées, les invisibles. Celles qui ne sortent pas de chez elles ou très peu mais jamais sans être accompagnées parce qu’elles ne sauront où aller. Celles qu’on ne voit qu’aux aéroports où dans les postes frontières pour découvrir qu’elles existent et qu’elles habitent aussi en France. Où sont toutes celles qui sont mentionnées comme formant ” des ménages ordinaires ” dans les recensements de la population et qui sont si inaccessibles encore à notre regard, à nos interrogations ?

Si quelques éléments de réponses sont apportées aujourd’hui, ils semblent concerner d’abord une infime minorité de femmes: celles qu’on peut rencontrer facilement dans des espaces publics ou encore celles qui sont déjà accompagnées dans leurs difficultés par des services sociaux. Pour l’essentiel, toutes celles sont encore relativement jeunes par rapport aux pionnières sans visibilité sociale.

Une population mal connue :

Les nouveaux horizons de lecture de la vieillesse des femmes immigrées seront d’abord la mise en lumière d’une population très mal connue, n’ayant rien à négocier jusque dans son statut au sein de la société d’accueil parce que tributaire, qui du regroupement familial, qui des droits dérivés conférés à des épouses. On peut parier que ces conditions de présence, sans légitimité liée au travail comme déterminant de la présence immigrée a été un handicap social dans le parcours de bon nombre d’entre elles.

C’est sur cette difficulté principale que viennent se greffer tous les déficits et les facteurs à risque d’une mauvaise insertion sociale ou à tout le moins une insertion problématique, comme l’analphabétisme, l’absence ou l’insuffisance de ressources propres ou le statut matrimonial.

Aussi, il est important de relever qu’au plan gérontologique, il n’y a pas une adéquation systématique entre immigration, vieillissement et isolement. La plupart des immigrés vieillissent « en ménages ordinaires » et parmi eux, seuls (10 %) sont des hommes qui vivent seuls, sans conjointe. Paradoxalement plus du quart des femmes âgées vivent isolées. Elles sont veuves (12 %), divorcées ou séparées (12 %), ou bien encore célibataires (5 %). Plus important encore il y a une adéquation entre isolement féminin et avance en âge: 18 % chez les 45-49 ans, 20 % chez les 50-54 ans, 27 % chez les 55-64 ans, et 35,5 % chez les 65-70 ans. (Insee 2004)

Ces éléments statistiques apportent des indications précieuses à plus d’un titre. D’abord elles permettent de réintroduire la problématique du vieillissement des immigrés dans l’espace urbain ordinaire loin de la vie dans le logement spécifique aux immigrés comme les foyers de travailleurs migrants (FTM) ou des institutions dédiées aux personnes âgées. Dans ce prolongement, l’intérêt accordé à la vieillesse des femmes immigrées, permet d’accéder au cadre social ordinaire de vie que peut constituer la vie familiale, d’apprécier les dynamiques relationnelles, les rôles sociaux des acteurs confrontés à l’épreuve de la vieillesse. Nul doute que nous avons là quelques repères pour accéder à des femmes âgées et de pouvoir les entendre non seulement sur leur propre vieillesse mais aussi en tant qu’actrices incontournables dans les édifices familiaux comme aidantes naturelles ou soutien dans la vieillesse d’un conjoint ou d’un proche également.

Sans aucun doute que les besoins élémentaires de ces femmes immigrées sont les mêmes que les autres femmes âgées. Ce qui nous fait défaut c’est la perception globale de la vie du couple âgé immigré. Les nouvelles relations qui s’instaurent avec des maris qui ne travaillent plus parce que vieux aussi, les rapports avec les enfants désormais eux-mêmes adultes aujourd’hui et parents, ce qui nous amène à questionner la fonction de garants parents de ces vieilles personnes.

Nous ne savons rien non plus sur cette inversion des rôles au sein de l’immigration, à savoir comment s’opère le passage pour ces vieux (hommes et femmes), comme référents de projets migratoires, à un statut de parents pris en charge par leurs propres enfants. Il y a là une somme d’occasions pour s’attarder sur la survivance des apports sociaux et culturels de référence dans leur mise en épreuve en situation migratoire. Bref, nous sommes devant des chantiers qui ne sont pas explorés et il serait plus honnête intellectuellement de mesurer et d’admettre notre ignorance que nous livrer à un propos généraliste, sans contenu et qui serait préjudiciable à une compréhension satisfaisante, large, de ces réalités absentes, erreur commise déjà par l’impact prééminent qu’avait pris la seule situation des hommes vieillissant isolés pendant longtemps.

Par Omar Samaoli

Rubriques : Actualités, Dossiers, Société
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