Commentaires fermés sur Débats publics. Réalités, perceptions et illusionisme

Débats publics. Réalités, perceptions et illusionisme

Abdelghani Dades

Abdelghani Dades

«On parle de perceptions; n’est-ce pas?». Cette interrogation est de Bernard Drainville, le porteur, pour le gouvernement péquiste du Québec, du projet de Charte. Nous y avons eu droit en août 2013 lorsque le ministre, avant de rendre publique la note d’intention qui devait bientôt se transformer en projet de loi, avait entrepris des consultations exploratoires avec les membres des groupes communautaires et culturels concernés par la question des valeurs et de l’identité.

On l’a souvent entendue depuis; mais curieusement, personne ne s’y est vraiment arrêté. Car en fait, c’est là l’une des clés ouvrant la porte de la compréhension du débat en cour, ne serait-ce que parce que, au lieu de se consacrer au véritable problème qui est le notre aujourd’hui, celui de la définition d’une identité commune pour une société humaine en pleine mutation à la foi démographique et culturelle, on s’enferme dans les verbiages et on réduit ce qui devrait nous tenir lieu d’intelligence collective à des vaticinations sur les «signes religieux» plus ou moins ostentatoires.

Perceptions

Cette introduction n’est pas, contrairement à ce que l’on pourrait penser, une critique du gouvernement et de son action. Le gouvernement fait en effet ce qu’il doit faire : défendre son projet, bon ou mauvais, ancré ou non dans la politique politicienne. En revanche, ce qui est bien moins acceptable est le fait que certains «analystes» et autres journalistes profitent des tribunes qui leurs sont offertes pour troubler nos perceptions et nous enfoncer dans les illusions. Jouant de tous leurs talents malins, en véritables mentalistes rompus à la manipulation des foules, au service d’on ne sait quel projet (à moins que ce ne soit qu’au service de leur propres convictions xénophobes), ils ont ainsi réussi à nous faire prendre des vessies pour des lanternes et, en observant scrupuleusement un précepte édicté par Machiavel, à marteler tant et tant des contrevérités que celles-ci sont (presque) devenue réalités.

Les musulmans, y compris les plus démocrates d’entre eux, sont ainsi tous devenus des «islamistes»; leur foi est, non une croyance dont les valeurs visent d’abord à conduire vers un  vivre-ensemble tolérant, mais une arme et une philosophie de conquête.

Manipulations

Cette image fabriquée n’est pas une fin en soi, mais un outil. Première utilisation : faire accroire qu’être à la fois musulmans et citoyen est une antinomie, un oxymoron. Ainsi, en moins d’une semaine, certains journaux  sont revenus, on se demande pourquoi maintenant, sur la participation aux dernières élections provinciales, de citoyens québécois de confession musulmane. On reproche en particulier à une association montréalaise – dont le référent est religieux, même si cela n’a rien de rédhibitoire – d’avoir appelé ses membres aux urnes et d’avoir donné des conseils de vote. Et de crier au complot! Des cris d’orfraie, qui percent les tympans et empêchent la réflexion! Mais pour peu que l’on ne se soit pas arrêter aux titres racoleurs de l’article-pamphlet en question, que l’on en ait lu le contenu, on se serait rendu compte que les conseils de vote en question  ne privilégiait pas un parti au détriment des autres; que les candidats recommandés par l’association en question étaient membres aussi bien du PQ, du PLQ que de Québec Solidaire et qu’ils avaient en commun d’avoir rencontré les responsables et les membres de l’association dont ils avaient écouté les doléances et auxquels ils avaient promis de «travailler ensemble» à la recherche des solutions adéquates.  Sur la foi de quoi (sans jeu de mots), en citoyens et comme n’importe quel électeur, l’association à fait ses choix et opté pour – à son sens – les meilleurs candidats.

Cette mésinterprétation n’a rien d’innocent. Il s’agit en fait de disqualifier «ces gens-là» au plan citoyen. Une nouvelle preuve de ces tentatives de disqualification citoyenne n’a pas tardé. Dès l’ouverture du débat à l’Assemblée Nationale sur le projet de charte, un de nos estimés (mais non estimable) confrères a présenté une association montréalaise, le COR (Association de communication pour l’ouverture et le rapprochement)  de «groupement islamiste», qui s’«était auparavant fermement opposé à la loi 94 et au service public à visage découvert». Renseignement pris, il s’avère que le COR, certes dirigé par une dame portant le voile, ne fait pas dans le prosélytisme. Elle œuvre, avec acharnement, sans aides ni soutiens, au rapprochement entre les diverses communautés cohabitant au Québec et à la prévention de la naissance de nouveaux ghettos, ses membres sont aussi bien des croyants de différentes confessions que des personnes sans appartenance religieuse, et elle ne s’est jamais opposée au service public à visage découvert. Mais tous les moyens sont bons quand on veut taire une voix qui dérange? N’est-il pas vrai, comme le dit l’adage, que «lorsque l’on veut noyer son chien, on l’accuse de la rage»?

Réalités

Souffrant déjà d’une large exclusion au niveau du marché de l’emploi, ces «gens-là», les Québécois musulmans et particulièrement les maghrébins, doivent-ils aussi rester en dehors du champ civique, au moment même où après s’être longtemps bercé de l’illusion du retour au pays fortune faite après quelques années d’émigration, ils se rendent comptent que leur pays, indépendamment de leurs rapports avec leur pays d’origine, est d’abord celui dans lequel ils ont choisi de vivre et dont ils doivent assimiler et assumer droits et devoirs?

Peut-on accepter ce qui se profile à travers ces actes et discours, à savoir un Québec des classes où se côtoient des «patriciens» autoproclamés fondant leur prétendue supériorité sur le courage de leurs ancêtres et des «plébéiens», les néo-québécois qui ont eu eux-mêmes le courage de choisir un pays et de vouloir contribuer à son avenir?

Ne serait-il pas temps que face à ces logorrhées alarmistes le sens critique, l’intelligence, les valeurs citoyennes communes et le souci de l’avenir partagé commencent à faire leur place dans le débat?

Abdelghani Dades (Edito Atlas.Mtl 222 du 30 janv au 13 fév 2014)

 

 

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