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Questions sur l’identité et les mentalités collectives. Comment vivre sa spiritualité sans être diabolisé?

Marwa Lamkinsi

Marwa Lamkinsi

En temps normal, il ne m’aurait sûrement pas traversé l’esprit de rendre publiques des réflexions aussi intimement liées à mes idéologies théologiques. Mais suite à l’attentat du 29 janvier dernier perpétré contre le Centre culturel islamique de Québec – fruit d’une xénophobie ignare – qui a une fois de plus contribué à accroître le fossé entre le «nous» et le «eux», j’ai jugé en toute humilité qu’il serait peut-être intéressant de connaître la perspective d’une jeune étudiante qui tente tant bien que mal de concilier ses croyances religieuses avec une diabolisation médiatique qui requiert de sa part toujours plus de discrétion.

Le sujet est peu abordé dans le milieu universitaire laïc et libertaire, mais l’enjeu existe tout de même et les voix des minorités se doivent pour autant d’être portées. En effet, dans une ère où la tendance est à la modernité et où la vogue est à la liberté sexuelle et aux expérimentations en matière de consommation, il est plus sage que les opinions traditionalistes et conservatrices demeurent circonspectes. Comment évoquer la chasteté et l’abstème en 2017, à l’âge de vingt ans, sans sembler promouvoir des opinions arriérées, voire infondées? Comment parler ouvertement de continence et de pudeur sans être étiquetée «coincée»?

Le défi se fait d’autant plus grand lorsque, plus qu’une simple théorie, ces convictions requièrent l’application d’un mode de vie en conformité avec ces croyances; il devient alors difficile de concilier ses principes avec son désir d’intégration. D’une part, les invitations aux partys facultaires bien arrosés où il est possible de créer des liens extra-académiques avec ses camarades et d’autre part cette volonté de vivre pudiquement et en toute retenue, en harmonie avec sa spiritualité. D’une part, cette envie de faire acte de présence aux mêmes titres que les autres et, d’autre part, s’en empêcher en sachant qu’il ne tardera pas avant que les limites de la zone de confort soient atteintes.

Ce sont de perpétuels dilemmes auxquelles une jeune pratiquante se doit de faire face; je ne les impute cependant à personne puisque ce sont des choix pour lesquels j’opte délibérément. Je n’ai pas non plus la prétention de pointer quiconque du doigt pour responsabiliser le fait que je sois tenue de m’écarter à certains égards; je ne peux passer outre le fait que la faculté, gorgée d’esprits vifs et lucides, se démarque par son ouverture d’esprit et son inclusion.

Se faire discret est-il une solution?

Mais la question qui pourrait se poser en l’occurrence est justement de savoir s’il pourrait y avoir place à un terrain d’entente ou s’il ne vaut pas mieux laisser les choses telles qu’elles sont. C’est là l’exemple d’un autre dilemme; être proactif et faire partie de la solution en proposant des compromis, ou demeurer passif pour ne pas avoir à imposer le fardeau qu’impliquerait une réforme des mœurs et des usages de la vie universitaire? Fidèle partisane du «vivre et laisser vivre», je conçois difficilement la possibilité de revendiquer un droit de regard sur des pratiques ludiques ancrées dans le cursus.

Ainsi, j’ai pour simple but de vous tenir au courant qu’en réponse à la sphère médiatique qui fait écho beaucoup trop bruyamment à des actes isolés, comme pour contrebalancer le tumulte, nombreux sont les croyants qui se sentent contraints de se faire toujours plus petits. Plutôt que de rajouter aux cris et de risquer de ne pas être différenciés dans la foulée, opter pour l’introversion. Plutôt que de s’engager perpétuellement dans une démystification des stéréotypes, couper court et se faire discret. En arriver à compromettre sa propre pratique religieuse qui est pourtant intrinsèque à notre personne, par peur d’être jugés et associés à tort à des actes que nous ne corroborerons jamais.

C’est en effet une lutte non négligeable que de tenter de contrecarrer des croyances populaires ancrées dans la culture médiatique. Les projecteurs braqués sur nous sont déjà suffisamment incommodants; les obstacles que sont les idées préconçues et les a priori ne nous contraignent que d’avantage au mutisme (du moins, pour les pacifistes comme moi qui ne souhaitent pas importuner la masse générale).

Mentalité collective et réforme individuelle 

À cet effet, il me semble que plus qu’une question de politiques, c’est la mentalité collective qui se doit d’être au centre des préoccupations et c’est une réforme individuelle que chacun se doit d’entamer; car bien que ce soit (en toute subjectivité) une chance que d’être gouvernés par un premier ministre qui prône la force du multiculturalisme, si chaque individu n’adhère pas personnellement à cette idée que la diversité est une valeur ajoutée, toutes les politiques, aussi permissives que peuvent-elles être, ne contribueront pas à un climat inclusif en faveur des citoyens aux idées quelque peu distinctes, en marge des croyances populaires.

Je ne peux m’empêcher d’appréhender l’apogée de ce récit qui ne va qu’en se dégradant: jusqu’où devra aller notre silence? Devrons-nous dissimuler notre confession? Plus que dociles, devrons-nous devenir débonnaires? Nos prénoms typés nous porteront-ils préjudice sur le marché du travail? Certes, ne nous voilons pas la face, le domaine du droit n’est pas le milieu le plus propice pour embrasser sa foi dans toute son amplitude; mais, encore une fois, n’est-ce pas décevant de soulever cette réalité banalement, comme une évidence? Le Québec qui m’a vu naître et grandir me contraindra-t-il de faire le choix déchirant entre mon parcours professionnel et mon épanouissement spirituel s’il advenait que je veuille couvrir mes cheveux en symbole de piété?

 L’amour des siens n’est pas la haine des autres

Et encore, je respecte les opinions divergentes et les critiques constructives et je peux concevoir que des limites soient imposées à tout citoyen diligent à des fins de cohésion sociale. Cependant, je ne pourrais jamais comprendre qu’on puisse m’encourager à étouffer mes croyances, dans la mesure où elles contribuent en elles-mêmes à faire de moi une meilleure citoyenne, empreinte de paix et du sens de l’équité, œuvrant au service de la communauté pour un meilleur accès à la justice: “Québec and Canada are our homelands, and loving your homeland is an act of faith in Islam.”(1)

Sachez que cet article est à titre réflectif uniquement; ne le prenez pas comme une ébauche à la révolte, mais comme une apologie à l’inclusion: l’amour des siens, ce n’est pas la haine des autres.

(1) Imam Sidi Mohamed El Alaoui du Centre Culturel Islamique de Laval, lors de la cérémonie funéraire du 2 février 2017, célébrée à l’aréna Maurice-Richard, à Montréal.

Par Marwa Lamkinsi*

*Marwa Lamkinsi, canadienne de 20 ans d’origine marocaine, est étudiante en première année à la faculté de Droit de l’Université de Montréal. Le cœur sur la main, elle a comme centre d’intérêt la philanthropie et dit puiser ses principes d’entraide et de générosité au sein de sa confession. Elle aimerait, entre autres, conscientiser la jeunesse à l’importance de la bonne conduite dans la lutte à la xénophobie : « Plutôt que de se confiner dans un statut de victime et de chercher à blâmer quiconque, il est de notre responsabilité, si nous trouvons que notre communauté est jugée à tort, de démentir ces préjugés par le biais de notre comportement. Il faut que nous, les jeunes, comprenions que nous ne mettrons jamais terme au racisme et à la xénophobie si nous répondons aux insultes par des insultes et que nous n’aurons jamais de crédibilité à parler de religion de paix si nos actes et nos paroles n’en témoignent pas. Nous devons être conscients que par le simple fait que nous portons des noms à consonance étrangère, nous projetons une image, et c’est en faisant d’elle la meilleure qu’il soit que nous inviterons à l’ouverture d’esprit. » 

Dans ce premier article publié dans le journal étudiant de la faculté de Droit de l’UdeM, le Pigeon Dissident, elle partage sa perspective en tant que jeune universitaire pratiquante qui cherche à concilier discrétion et intégration.”

 

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